Interview / Alexandre et Sonia Deschamps, détaillants : "Le marché de la pêche n'est pas un marché facile"

© Alexandre Deschamps

Alexandre et Sonia Deschamps, gérants du magasin Avenir Pêche à Barjouville en Eure-et-Loir, nous livrent leur façon de vivre ce confinement et en profitent pour délivrer un certain nombre de messages sur la pêche en France de manière générale.

Sonia et Alexandre, pouvez-vous dans un premier temps vous présenter ?

Alexandre – Bonjour et merci à vous pour cette invitation. Nous sommes gérants du magasin Avenir Pêche à Barjouville, en banlieue de Chartres en Eure-et-Loir, depuis le 7 avril 2000. À l'époque des prémices de la grande distribution d'articles de pêche, et après une courte expérience chez Pacific Pêche à Orléans, nous avons décidé avec Sonia qui était chartraine, de nous lancer dans la gestion de notre propre commerce indépendant.

Sonia – Très rapidement Jérémy, notre premier vendeur, nous a rejoints puis Teddy et enfin Damien. À l'époque il s'agissait presque de la première expérience professionnelle de chacun des membres de l'équipe, nous y compris. Et cette équipe est toujours en place et nous avons fêté les 20 ans du magasin en plein confinement !

Est-ce une volonté de votre part d'avoir voulu un mode de fonctionnement que l'on pourrait qualifier de « familial » ? 

Sonia – Tout à fait, nous avions à cœur de mettre en place dès le départ une équipe stable et durable. Nous ne sommes vraiment pas adeptes du Turn-over haute fréquence. Cela ne véhicule pas une image positive auprès de la clientèle.

Alexandre – Chacun a son amplitude, et tout en étant polyvalent, son domaine de prédilection ce qui permet de créer plusieurs univers : carnassiers, carpe et pêche au coup. Chacun participe au référencement des produits du rayon dont il est responsable avec les fournisseurs, par exemple. Cela nous semble essentiel, car tu es bien plus impliqué dans la vente d'un produit que tu références toi-même que dans celle d'un produit que l'on t'impose. Teddy, spécialiste carpe, a même développé une gamme d'appât pour le magasin que nous avons lancée il y a déjà 2 ans, signe que nos vendeurs ont toute notre confiance et sont vraiment investis dans leur travail.

Passons au cœur du sujet. Quelle était votre situation avant le confinement ?

Sonia – Disons qu'en 20 ans d'existence nous avons traversé plusieurs périodes de crise ! Ce qui est sûr c'est que le marché de la pêche n'est pas un marché facile. Il y a eu plusieurs ères auxquelles il a fallu s'adapter et notamment l'ère Internet.

Alexandre – Le marché a été porteur jusqu'en 2015. 2014 et 2015 ont été les meilleures années pour beaucoup. À la suite de cela, il y eut un déclin de l'ensemble du marché, impactant fournisseurs, détaillants et AAPPMA à cause de la baisse logique du nombre de cartes vendues puisque nous sommes dépositaires. Il faut bien comprendre que tout est lié. Depuis 2019, nous constations que les gens avaient repris des habitudes traditionnelles de consommation en se tournant de nouveau vers leurs détaillants. Certainement parce qu'ils se sont rendu compte que les produits étaient disponibles, souvent à des prix similaires, qu'il y avait le conseil, le SAV, etc. Cette crise sanitaire et économique est, par bien des égards, très malvenue.

Sonia – On constate même que le magasin est également un espace où les clients viennent s'immerger sans forcément acheter. Ils viennent échanger avec leur conseiller sur la pêche du week-end précédent et celle du week-end suivant. Il ne s'agit pas seulement d'un commerce, mais également d'un lieu où l'on vient prendre un petit bol d'oxygène ! Et puis en 20 ans une partie de notre clientèle nous est restée fidèle. Certains clients de nos débuts sont maintenant les parents de nos nouveaux clients ! Il y a une continuité vraiment appréciable.

Comment vivez-vous ce confinement ?

Alexandre – Même en période basse il y a toujours des choses à faire au magasin ! Nous avions fait rentrer toute la gamme carnassiers avant le confinement afin de préparer les animations, qui n'ont malheureusement pas pu avoir lieu, et l'ouverture du carnassier. Nous avons donc rapidement profité du temps que nous avions pour refaire les linéaires. Ce qui nous importe est que le magasin soit prêt à recevoir les clients dans les meilleures conditions dès la reprise !

Sonia – Nous avons joué le jeu du confinement dès le départ et n'avons pas essayé de mettre en place un système de ventes en « Drive » qui aurait exposé nos clients et nos salariés. Il a d'ailleurs fallu les mettre au chômage partiel ce qui, administrativement et humainement, n'est pas une partie de plaisir. Tout comme nous, ils subissent la situation et sont pénalisés.

Comment envisagez-vous la suite ?

Sonia – Nous allons devoir faire face à la problématique à laquelle devront faire face tous les commerces à savoir que ce qui a été perdu ne sera pas récupéré. Et en ce qui concerne les détaillants de pêche, cette année 2020 s'annonce d'ores et déjà très compliquée puisque nous sommes contraints de faire l'impasse sur nos plus gros mois d'activité en termes de chiffre d'affaire.

Alexandre – Au-delà de l'aspect purement commercial, je pense également aux AAPPMA car, comme je l'évoquais au début de l'échange, tout est lié. Beaucoup de manifestations n'ont pu avoir lieu et il est probable qu'elles ne puissent pas être envisageables avant longtemps. Il y a eu une chute de la vente des permis de pêche de l'ordre de 37% en Eure-et-Loir cette année et l'ouverture du carnassier va prendre du retard.

Sonia – Il est à ce propos totalement indécent de voir certaines personnes demander le remboursement de leur carte de pêche

Alexandre – C'est sûr et dans le même registre nous entendons régulièrement au magasin des gens se plaindre du tarif de leur carte de pêche. Certains pêcheurs ne comprennent pas comment est structurée la pêche en France, ne savent pas à quoi sert leur argent, pas plus qu'ils ne prennent la mesure qu'acheter une carte de pêche est un réel engagement.

Un article sur ce sujet est d'ailleurs consultable dans les colonnes de Peche.com. Je sens poindre l'envie de faire passer un message, non ?

Sonia – Oui ! Je déplore, comme le déplore la majeure partie de la communauté des pêcheurs français, l'image de la pêche telle qu'elle est véhiculée par les plus grands médias, la télévision en tête. Que l'on soit encore de nos jours à ce point attaché à cette image selon laquelle la pêche se doit d'être associée à la caisse en bois, la canne à coup et la bouteille de vin le jour de l'ouverture de la truite me dépasse… Et lorsque les créateurs de Fish Friender (application mobile utilisée par les pêcheurs comme carnet de capture: NDLR), au-delà du guet-apens qu'a été leur passage télévisuel, se font interpeller sur leur âge et leur intelligence… Comme si la pêche devait être réservée aux anciens et aux imbéciles… Non, la pêche touche tous les niveaux de la société et est devenue très technique. Elle peut se pratiquer en ville et on a même le droit d'être « looké » lorsque l'on pêche ! L'image véhiculée auprès des jeunes pourrait facilement être bien plus positive et dynamique.

Alexandre – Je rejoins évidemment Sonia sur ce point, certains clichés ont la vie dure. La pêche a énormément évolué ces 15 dernières années et nous sommes aujourd'hui loin de cette réalité. Tellement loin, que même si la pêche continue de se transmettre traditionnellement de génération en génération via la pêche au coup, nous constatons que plus en plus de jeunes poussent la porte du magasin pour acheter du matériel pour pêcher aux leurres ! Une certaine proportion de nouveaux pêcheurs ne passe plus par la case « pêche au coup » et c'est à partir de ce moment que nous allons faire face à un problème de taille : le manque de poissons carnassiers… Une personne qui se met à la pêche veut prendre du poisson. Il serait intéressant de développer plus largement, comme cela est le cas pour la carpe avec les carpodrome, des sites similaires dédiés aux carnassiers. Nous avons la chance d'avoir autour de Chartres des AAPPMA, des écoles de pêche et des collectifs dynamiques valorisant largement la pêche aux leurres, ainsi que de plus en plus de parcours No Kill et des sites dédiés à la pêche du black bass par exemple. Malheureusement, ce n'est pas le cas partout en France.

Pour résumer, l'image de la pêche doit changer, mais également la réalité du terrain s'aligne sur la réalité du commerce. Pour conclure cet échange, auriez-vous un message transmettre aux lecteurs ?

Sonia – La période que nous vivons est certainement l'occasion pour nous tous de nous remettre en question, de nous reconnecter aux choses fondamentales, et notamment à la nature qu'il est essentiel de préserver. Et la pêche est pour cela un excellent vecteur.

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