Moteur électrique, échosondeur : ce que les poissons ressentent sous nos bateaux

Impact de l'électronique sur la pêche © Emilien Feron

Depuis une vingtaine d'années, la pêche moderne a profondément évolué. L'arrivée massive des moteurs électriques avant, couplés à des échosondeurs de plus en plus performants, a transformé notre façon d'aborder les spots. Silencieux pour l'oreille humaine, précis, confortables, ces outils sont devenus incontournables. Mais une question demeure, souvent sous-estimée : comment les poissons perçoivent-ils réellement ces technologies et leur comportement est-il influencé par ces signaux artificiels ?

Comment un poisson "entend" ?

Contrairement aux mammifères terrestres, les poissons ne disposent pas d'oreilles visibles et ne perçoivent pas le son uniquement comme une onde sonore aérienne traduite par un tympan. Leur perception repose sur deux systèmes sensoriels complémentaires : l'oreille interne et la ligne latérale.

L'oreille interne permet de détecter les variations de pression acoustique, principalement dans les basses fréquences. Chez certaines espèces, elle est renforcée par des structures osseuses (comme l'appareil de Weber chez les cyprinidés) qui amplifient la transmission du signal.

Mais c'est surtout la ligne latérale qui joue un rôle fondamental. Cet organe sensoriel, composé d'organes récepteurs  (neuromastes) répartis le long du corps, capte les micro-vibrations de l'eau, les mouvements lents, les turbulences et les perturbations hydrodynamiques. Autrement dit, le poisson ne se contente pas "d'entendre" : il ressent physiquement son environnement proche.

C'est un point essentiel pour comprendre l'impact des moteurs et des sondeurs : un signal peut être inaudible pour l'homme, tout en étant parfaitement détectable pour un poisson.

Ligne latérale et oreille interne, ou comment le poisson entend.
Ligne latérale et oreille interne, ou comment le poisson entend.

Fréquences et vibrations : ce que produisent réellement nos équipements

Le moteur électrique avant

Un moteur électrique de pêche génère principalement des basses fréquences, le plus souvent inférieures à 200 Hz, mais accompagnées de vibrations régulières liées à la rotation de l'hélice et aux impulsions électromagnétiques allant jusqu'à 600 Hz. Ce signal est continu et localisé sous le bateau, particulièrement lors de l'utilisation du maintien de position (Spot-Lock).

La technologie du moteur influence cette signature vibratoire : les moteurs à balais produisent des vibrations plus irrégulières, tandis que les moteurs brushless, grâce à une rotation plus fluide, émettent des basses fréquences plus stables et linéaires. Ces fréquences correspondent précisément à la zone de sensibilité maximale de nombreuses espèces d'eau douce. Même à faible intensité, la régularité artificielle de ce signal permet aux poissons de l'identifier comme non-naturel lorsqu'il est maintenu dans le temps.

Moteur classique ou brushless, des différences notables.
Moteur classique ou brushless, des différences notables.

L'échosondeur

Les sondeurs modernes fonctionnent majoritairement entre 50 à 200 kHz pour le sonar classique, jusqu'à 800–1200 kHz pour les technologies de type Live ou Down Imaging.

Ces fréquences sont bien au-delà de la capacité auditive directe des poissons. En revanche, chaque impulsion génère une variation de pression brutale, répétée plusieurs dizaines de fois par seconde. Ce n'est donc pas le "son" qui est perçu, mais la répétition mécanique anormale de ces impulsions, surtout lorsque le bateau reste fixe au-dessus d'un poste.

Une sensibilité différente selon les espèces

Tous les poissons ne réagissent pas de la même manière aux perturbations acoustiques et vibratoires. Leur écologie, leur mode de chasse et leur habitat conditionnent fortement leur sensibilité.

Le sandre (Sander lucioperca)

Le sandre est une espèce particulièrement sensible aux basses fréquences et aux vibrations lentes typiquement entre 20 et 200 Hz, avec un pic de sensibilité situé autour de 80 à 150 Hz. Prédateur opportuniste, souvent posté ou en suspension, il dépend fortement de la perception sensorielle fine pour détecter ses proies.

Sur les milieux très pêchés, il perçoit très bien les vibrations lentes et continues et de nombreuses observations concordent : les sandres restent présents sous le bateau, visibles au sondeur, mais deviennent nettement moins actifs lorsque le moteur électrique fonctionne en continu. Il ne s'agit pas forcément d'une fuite, mais d'un état d'alerte prolongé qui inhibe la prise alimentaire.

Certaines espèces sont plus sensibles, notamment le sandre.
Certaines espèces sont plus sensibles, notamment le sandre.

La perche (Perca fluviatilis)

La perche est plus tolérante et présente une plage de perception légèrement plus large que le sandre, allant approximativement de 30 à 500 Hz, avec une bonne sensibilité dans les 100–300 Hz, notamment lorsqu'elle chasse en banc. Toutefois, les gros sujets isolés montrent une méfiance accrue face aux perturbations répétées. Les variations brusques de régime moteur ou les déplacements saccadés sont souvent plus dérangeants que le bruit lui-même.

En dérive naturelle, les perches reprennent plus rapidement un comportement de chasse actif.

Le brochet (Esox lucius)

Le brochet perçoit principalement les très basses fréquences, souvent en dessous de 150–200 Hz, et se montre particulièrement réactif aux variations soudaines plutôt qu'au bruit stable.
Sa ligne latérale joue un rôle majeur : il est plus sensible aux changements de pression et de déplacement d'eau qu'au son en tant que tel. Un moteur électrique stable aura souvent peu d'effet sur un poisson déjà posté, mais les micro-corrections permanentes ou les déplacements brusques peuvent provoquer un décrochage comportemental.

Sur les brochets éduqués, la combinaison moteur + sonar actif semble néanmoins réduire la durée de présence sur un poste.

Le silure (Silurus glanis)

Le silure est sensible aux très basses fréquences (10–150 Hz, pic 40–100 Hz) et aux vibrations lentes grâce à sa ligne latérale très développée. Prédateur nocturne et benthique, il reste souvent posté et utilise ces perceptions pour détecter ses proies.

Dans les zones très pêchées ou sous moteur électrique, son activité de chasse peut être réduite par un état de vigilance prolongé, sans fuite systématique, mais peut même parfois éveiller sa curiosité selon son humeur.

Les cyprinidés (carpe, brème, gardon…etc)

Les cyprinidés possèdent une excellente capacité auditive grâce aux os de l'appareil de Weber. Ils sont très sensibles aux basses fréquences allant d'environ 20 Hz jusqu'à 1 000–3 000 Hz, avec une excellente sensibilité dans les 50–500 Hz. et aux vibrations répétées. Chez la carpe notamment, le conditionnement est bien documenté : des signaux artificiels associés à une pression de pêche régulière deviennent rapidement des indices négatifs.

L'echosondeur : outil incontournable de la pêche moderne.
L'echosondeur : outil incontournable de la pêche moderne.

Conditionnement et pression de pêche : un facteur clé

Les poissons sont capables d'apprentissage. Sans même être capturés, ils peuvent associer certains stimuli à une situation défavorable. Sur les plans d'eau très fréquentés, le combo moteur électrique + sondeur + stationnaire prolongé devient un signal récurrent.

Ce phénomène n'entraîne pas forcément une fuite massive, mais une modification du comportement : poissons plus statiques, attaques plus timides, fenêtres d'activité réduites.
Dans ce contexte, on privilégiera plutôt des dérives naturelles, une utilisation raisonnée du moteur électrique, des phases de coupure volontaire des équipements, ce qui permettra souvent de retrouver des comportements plus naturels et une meilleure acceptation des leurres.

En pêche moderne, la technologie est un atout formidable. Mais comme souvent, c'est la manière de l'utiliser — et non l'outil lui-même — qui fait la différence.

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